DDAYS : Vous qui avez développé votre première pièce en 5 ans, Vous avez un rapport au temps qui est particulier dans un environnement très axé sur un "tout, tout de suite et maintenant". Comment abordez-vous le rythme des lancements de produits ?
JD : Il est vrai que nous prenons le temps de développer les machines, de les tester, pour être certains de leur performance et de leur vraie valeur ajoutée en matière d’innovation. Nous ne sommes soumis à aucun actionnariat, on peut donc se permettre de prendre le temps de développer de vraies innovations. Le développement de nos machines prend au minimum 2 ans (nous avons par exemple développé l’Airblade en trois ans), et certains des produits ne voient même parfois jamais le jour ! Je ne suis pas en faveur d’améliorations cosmétiques de couleurs par exemple, ou de lignes. Comme vous le savez, le mot « design » en anglais caractérise beaucoup plus la fonction que la forme, l’innovation technologique que le style, le cœur de la « machine » si je puis dire que l’extérieur. C’est pourquoi, nous nous posons toujours cette question : en quoi notre innovation révolutionne-t-elle l’usage ? Améliore-t-elle le quotidien ? Facilite-t-elle la vie des utilisateurs ? Cela demande de partir d’une feuille blanche plutôt que d’études consommateurs ou de carnets de tendances. Bien sûr, la forme ou l’esthétique ne sont pas mises de côté, au contraire. Mais elles découlent de la technologie et non l’inverse. Elles permettent aussi à l’utilisateur de mieux interagir avec sa machine, d’où l’importance de la transparence, de la couleur, mais aussi du design sonore. On joue ainsi avec tous les aspects du design : l’innovation, la technologie, la matière, la forme, les lignes, le son, la couleur… c’est passionnant.

DDAYS : Pensez vous qu'après la crise économique que nous avons traversée, nous observerons comme c'est souvent le cas, une ébullition d'idées et une belle ère de création durant les années à venir ?
JD :
Bien sûr, mais cette ébullition se concentrera certainement sur des valeurs plus essentielles et plus profondes. Le développement durable par l’amélioration du rendement énergétique par exemple. Ou bien la désaliénation des taches dites ingrates par l’intervention de robots, qu’ils soient ménagers ou industriels. Les utilisateurs, et par ricochet les entreprises qui l’auront compris, se tourneront davantage vers ce qui a du sens. Je souhaite ainsi que nous revenions à des valeurs économiques plus saines, que l’on cesse de spéculer, de faire de l’argent avec de l’argent au lieu de produire, bâtir, innover. La Grande-Bretagne s’est fait dépecer de ses industries qu’elle n’a pas su protéger, préférant la finance à l’industrie. Elle n’a pas su encourager les jeunes à poursuivre des carrières d’ingénieurs ou de designers pour soutenir l’innovation et la compétitivité de notre pays. Aujourd’hui, nos entreprises se font racheter ou délocaliser quand elles ne ferment pas. Plus personne ne souhaite faire des études de design industriel ou d’ingénieur-designer, encore moins poursuivre une carrière en R&D. Et aujourd’hui que la crise est passée, on se rend compte du mirage de la bourse. Il faut une prise de conscience collective et politique, et s’inspirer du modèle français : chez vous, l’ingénieur-designer a un vrai statut, vous possédez des entreprises avec une culture d’ingénierie et de design forte (France Telecom, PSA et Renault, Alstom, etc.), que vous savez en outre défendre et protéger. Savoir c’est bien. Savoir faire c’est mieux. Et savoir transmettre son savoir faire, c’est la garantie d’une économie stable et pérenne. Nous devons apprendre à mieux transmettre, c’est mon cheval de bataille aujourd’hui notamment au travers des actions que je mène pour soutenir les étudiants au travers du James Dyson Award ; inspirer les plus jeunes grâce, en France, au Cycle Explorer le Quotidien du Centre Pompidou que je suis très heureux de soutenir ; mais aussi au travers de mon engagement d’intérêt général non partisan auprès de David Cameron. La prise de conscience doit être collective, politique et à tous les niveaux : éducatif, économique et social .

DDAYS : Pourriez vous nous citer 10 pièces de design qui ont eu un fort impact selon vous dans le monde de la création ?
JD : Il y en a beaucoup en effet qui m’ont beaucoup inspiré tout au long de ma carrière, notamment de nombreuses icônes françaises. Car au-delà des clichés et des banalités, le génie visionnaire de Gustave Eiffel par exemple demeure une référence : maîtrise des matériaux, prouesses techniques (des ascenseurs de la tour par exemple qui sont les premiers à monter aussi haut de si lourdes charges), et beauté intrinsèque de ses œuvres… Mais aussi la Citroën DS, qui a fait l’effet d’un coup de tonnerre à l’époque sa sortie : style avant-gardiste traduisant un bijou de technologie à l’intérieur comme la direction assistée, la suspension pneumatique, le changement de vitesse sans embrayage… Je peux aussi citer le Walkman de Sony en son temps et plus récemment l’i-phone d’Apple qui ont révolutionné les technologies mobiles. J’aime les pièces qui révolutionnent un usage et créent une vraie rupture par rapport à l’existant, comme la poussette McLaren ou la bicyclette Moulton. J’aime aussi particulièrement les défis technologiques qu’ont relevés Fuller avec son dôme géodésique et les équipes qui ont développé le Concorde. Enfin, comme vous le savez, j’ai un faible pour les bijoux technologiques de la Couronne que représentent les fleurons de l’industrie anglaise comme le moteur Rolls Royce ultra léger ou la pelleteuse hydraulique JCB. Enfin, chez moi, je ne me lasse pas de mes fauteuils du Corbusier, Eames et Kita, qui sont de « vraies machines pour se reposer » comme dirait le Corbusier…

DDAYS : Comment définiriez vous le designer ? Dans 10 ans aura t il le même rôle ?
JD : Chez nous, le designer est très en lien avec la technique, la technologie, l’innovation, mais aussi la production en série, l’industrialisation, l’environnement. Chez Dyson, nos ingénieurs-designers sont rois, ils sont au centre de l’entreprise desquels dépendent tous les autres départements qui deviennent supports. L’ingénieur-designer propose une innovation, charge au marketing de la proposer au marché. Et non l’inverse. Les études consommateurs se sont souvent trompées. Elles avaient par exemple prédit que la transparence sur nos aspirateurs serait un fiasco alors que cela a été au contraire la clé de notre succès : enfin les utilisateurs pouvaient avoir accès à la technologie, comprendre comment la machine fonctionnait ! Et puis c’est difficile pour un utilisateur de savoir ce dont il a vraiment besoin, les innovations de rupture sont souvent imprévisibles : pensez aux appareils photos numériques qui ont pris les industries argentiques de court… L’ingénieur-designer est un visionnaire, mais plus qu’annoncer, il produit et rend l’innovation présente, accessible, utilisable tout de suite maintenant. Et il a une vision à long-terme : mon idée est bonne, mais comment vais-je la produire ? En impactant le moins possible l’environnement ? En créant des emplois ? En la rendant accessible par le plus grand nombre ? Le designer de demain doit avoir une vision créatrice mais aussi une vraie conscience de ses responsabilités sociale, économique et environnementale. Ce sont en tout cas ces valeurs que nous essayons de transmettre au travers du James Dyson Award.

www.dyson.com
www.jamesdysonaward.org

Retrouvez Dyson sur le parcours Designer's Days 2010 à la Demo Dyson - 64 rue de la Boétie -75008 Paris
Activités proposées :
Ateliers pour enfants de 6 à 10 ans (animés par une animatrice du Centre Pompidou) :
Ateliers de design à destination du grand public (animés par un ingénieur-designer de Dyson) :
Informations et inscriptions par mail à virginie.toledo@dyson.com